Sur Le Marché Aux Esclaves
Par Sébastien Fontenelle
mardi 30 octobre 2007
T’es là, dans le matin froid et pluvieux, trop tôt levé parce que depuis deux jours t’as pas vraiment réalisé qu’on avait changé d’heure, tu commandes un café allongé, t’ouvres "Libération", comme tu fais tous les matins.

Et là, tu découvres que "Libération" a mis la main sur la "liste des professions élaborée par le gouvernement pour la mise en place d’une immigration plus économique que familiale".

Ou, plus exactement, sur "deux listes de métiers (...) élaborées par les services du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Emploi".

L’une de ces listes répertorie "30 professions "susceptibles d’être proposées dans certaines régions régions aux ressortissants des pays tiers (non membres de l’Union européenne)"".

L’autre, "152 métiers qui seraient ouverts aux ressortissants des pays nouvellement membres de l’UE".

Tu ouvres "Libération", tu (re)découvres que ton pays natal devient une espèce de gigantesque dégueuloir, et ça confirme ton pressentiment qu’il y a des jours, nombreux depuis que Nicolas Sarkozy a pris le pouvoir, où tu ferais mieux de rester couché toute la semaine.

Ces listes, où "Libé" voit un "coup de pouce donné à l’immigration de travail", sont nous dit-on bien accueillies "du côté des patrons".

Et comme on les comprend.

Et comme on retrouve bien, dans leur satisfaction repue, leur coutumière dignité.

C’est pour eux que se réinvente(nt) sous nos yeux le(s) marché(s) aux esclaves qui fi(ren)t les beaux jours de la traite, en des temps dont les fiers penseurs du sarkozysme décomplexé voudraient bien que nous cessions de nous repentir - et dont effectivement nous nous repentons si peu, que les voilà remis au goût du jour, dans une variante à peine modernisée, où le bon blanc ne tâte plus directement le jarret du pauvre nègre (on s’est un peu civilisé), mais lui vérifie, tout de même, l’envie de trimer comme un chien pour un salaire de merde.

Viens par là, immigré choisi, que je te présente missié Dupont, qui a un urgent besoin de laveurs de vitres qualifiés.

Dis bonjour à missié Dupont, qui est ton nouveau patron : c’est grâce à lui que tu as l’immense privilège d’être accueilli chez nous, pendant que d’autres, vois ces losers pathétiques (✭), sont menés au charter qui les renvoie au diable.

Qu’est-ce qu’on dit à missié Dupont ?

Est-ce qu’on ne lui promet pas d’être un esclave modèle ?

Taillable ?

Corvéable ?

De ne jamais récriminer ?

De ne jamais revendiquer ?

De ne jamais faire grève ?

De ne jamais approcher à moins de cinq cents mètres d’un(e) enculé(e) de syndicaliste ?

De faire où il voudra qu’on fasse ?

(Est-ce qu’on voudrait que missié Dupont appelle missié Hortefeux, pour lui signaler une bévue dans son recrutement ?)

(✭) Dans le même numéro de "Libé", mais dans les pages "Rebonds" - et pour le cas (douteux) où la nausée ne t’aurait pas complètement gagné(e), ami(e). Une prof de Toulouse, Aline Louangvannasy, a voulu prendre quelques nouvelles d’Armen, 7 ans, qui le 25 septembre dernier avait traversé la cour de son école de Montauban "encadré par deux policiers en uniforme et en armes" - direction : le centre de rétention. Les nouvelles d’Armen sont mauvaises. "Le 25 octobre, à 4 heures du matin, Armen Vera, 7 ans, arrêté dans son école par la police française, a été expulsé vers l’Albanie". Aline Louangavannasy écrit : "Nous avons perdu l’essentiel, le sens de l’humanité. (...) Armen parti, il ne nous reste plus que le poids écrasant de notre responsabilité. Nous étions responsables de lui, et nous n’avons rien fait".

Post Scriptum :
Source : http://vivelefeu.blog.20minutes.fr/